Le perce-neige

 

Divertissement pour quatre personnes seules, représenté pour la première fois à Bruxelles, le 7 novembre 1953 (au Cheval blanc, 140 chaussée d'Ixelles) avec le concours de Mesdames Barbara et Ethéry, de Messieurs Richard Muller et Paul Roland.

Personnages :
- Première femme (Barbara) : 
Belle; robe du soir collante. Elle figure l'Amour. 
- Seconde femme (Ethéry Roudchazé) :
Tailleur de ville; rien de particulier, à l'exception d'un brassard de deuil. Elle figure la Mort. 
- Premier homme (Richard Muller) :  
Vêtu de guenilles; il tient à la main une sébile. Il figure l'Argent. 
- Second homme (Paul Roland) :  
Quelconque; complet veston: aucun déguisement. Il joue le rôle du Passant.

 


Avant le lever du rideau, on donne à entendre le duo de "La Muette de Portici" : "Amour sacré de la Patrie."

Une rue, la nuit. Une horloge au cadran lumineux, et qui marque l'heure que l'on est en train de vivre.

- L'argent. Je suis l'Argent!
- L'amour. Je suis l'Amour ! 
- La mort. Je suis la Mort! 
- Le passant. Moi, Je ne suis qu'un passant, je ne fais que passer.. (un temps) Oh, Je ne suis que ce que je suis. 
- L'argent. Moi, je suis toujours au dessous de moi-même. Je n'arrive jamais à me rattraper. Je suis l'Argent! 
- L'amour. Moi, je suis toujours au-dessus de moi-même. Je me dépasse toujours. Je suis l'Amour! 
- La mort. Et moi, la Mort ! (un temps) La Mort... (avec maladresse) Mais je ne suis jamais moi-même... Excusez-moi, Mesdames et Messieurs, mais je n'ai pas l'habitude des planches (rire) Oh, mais je fais de l'esprit.
- Le passant. Moi, je passe... (il feint de vouloir poursuivre son chemin. L'Amour le saisit par le bras.) 
- L'amour. Tu viens, chéri? J'ai un divan profond comme un tombeau. 
- Le passant. Ta chair est belle mais ton cœur, vide, et je n'ai pas d'argent pour le remplir. (au mot argent, l'Argent a levé la tête. Jusque là il était absorbé par la contemplation de sa sébile, ne prêtant aucune attention à ce qui se passait autour de lui.) 
- L'argent. Qui a parlé d'argent ? L'Argent, c'est moi ! Si vous avez de l'argent, jeune homme, passez à la caisse ! (il tend sa sébile au passant.) 
- Le passant. Oh non, j'en demandais. Pour cette dame...
- L'argent. Insolent ! (un temps) Sais-tu pourquoi tu n'as pas d'argent ? Parce que je suis tout l'or du monde. Et pourquoi je suis en haillons? Parce qu'être bien vêtu, ça coûte de l'argent; ça "me" coûte !
(il s'avance jusqu'au bord de la scène et s'adresse directement au public.)
Oui, Mesdames et Messieurs ! Vous croyez me posséder, et c'est moi qui vous possède !
Ô pauvres milliardaires !
Avec vos cinquante autos et vos cinquante chauffeurs
Avec vos trente maîtresses ruisselantes de perles, et qui grelottent sous vos lambeaux de vison; 
Avec vos cent mille loyers à percevoir tous les mois;
Avec vos cinquante usines à viande; 
Avec vos cinquante usines à boutons de col; 
Avec vos entrepôts de sulfate de soude, de sulfate de potasse, de sulfate d'ammoniaque et de sulfate de manganèse
Avec vos deux cents Cézanne, vos trois cents Van Gogh, vos quatre cents Matisse et vos cinq cents Picasso; 
Avec votre Côte d'Azur, vos Baléares et votre Zoute.
Pauvres, pauvres milliardaires ! 
Comme je vous possède ! 
Et plus vous croyez m'avoir, plus vos mains sont vides
Votre main même ne vous appartient pas !
Je suis la lèpre, je suis la peste, je suis l'Argent ! (il veut regagner le fond de la scène mais la Mort le retient au passage; elle le ramène par la main vers le public)
- La mort. Un p'tit bravo, s'il vous plait. Mesdames et Messieurs, un p'tit bravo pour vous-mêmes, qui avez si bien joué. L'Argent va venir faire une petite quête parmi vous. (l'Argent descend dans la salle et quête dans le public en agitant sa sébile Pendant ce temps, sur un ton professionnel, la Mort répète deux ou trois fois :) 
- La mort. N'oubliez pas les artistes. Messieurs-dames. Merci, Messieurs-dames, Merci.
(sa quête terminée, l'Argent regagne le plateau. Il donne sa sébile au passant.) 
- L'argent. Tiens ! Il ne sera pas dit que je n'ai point de cœur. Prends mon vieux !
- Le passant. Merci, Monsieur; ô merci, Monsieur. (il se tourne vers l'Amour :) Ô pure et radieuse beauté, reflet idéal de moi-même, souffrez que je vous offre ce modeste présent. (il lui remet la sébile)
- L'amour. Merci, mon amour. (pendant qu'elle fait le compte de l'argent contenu dans la sébile :) Je te ferai connaître la joie, le plaisir, le bonheur sans nuages, l'éternité ! (Ayant fini de compter :) c'est tout ce que tu as ?
- Le passant. (il se fouille, retourne ses poches, les montre vides.) C'est tout ce que j'ai...
- L'amour. (l'Argent :) C'est tout ce qu'il a. (au public :) C'est tout ce que vous avez...
(elle donne la sébile à l'Argent.) 
- L'argent. Merci, chère amie, (à part :) les petits ruisseaux font grandes rivières. 
(l'Amour s'avance vers le public, s'adresse à lui :) 
- L'amour. Oui, Mesdames et Messieurs ! 
(elle se caresse le corps, ses mains effleurant sa poitrine et ses hanches.) 
Vous croyez me posséder, et c'est moi qui vous possède. 
Ô pauvres amants ! 
Avec vos clairs de lune, vos fleurs qui se fanent, vos lettres interminables; avec votre revolver et votre véronal; avec vos sourires et vos larmes.
Mais regardez-moi bien ! Suis-je donc l'écho de vous-mêmes? L'écho du vide. C'est le vide ! 
(elle descend dans le public, esquissant quelques pas de danse, roulant lascivement les hanches, souriant avec défi.) 
Oui, vous cherchez à deviner mon corps sous la robe..
Sous ma robe, il y a ma peau nue
Ma peau toute nue
Ma peau qui m'habille comme un gant
Et sous ma peau il y a mon cœur, mon cœur nu et vide, 
VIDE !
(un temps. Regard à la ronde; puis radoucie :)
Offrez moi votre amour, Mesdames et Messieurs.
Allons ! Un bon mouvement ! Offrez moi votre cœur
Votre cœur... que j'en fasse une pelote d'épingles !
- La mort. Un p'tit bravo, s'il vous plait , Mesdames et Messieurs, un p'tit bravo pour vous mêmes, qui avez si bien joué.
(la mort descend à son tour dans le public tandis que l'amour regagne le plateau)
- La mort. A mon tour, maintenant ! A nous deux !
Pensez vous quelquefois à moi, Mesdames et Messieurs ?
A votre belle mort ?
Vous souvient il du baiser que je vous donnai sur le front à l'instant de votre naissance ?
Avant même que ne fût la lumière, à travers ce jeune ventre lisse et tendu comme la peau d'un tambour, je vous voyais lâcher l'ombre pour devenir ma proie.
Vous souvient-il Mesdames et Messieurs ?
Et du jour où je me rapprochai de tout près, tandis que votre splendide automobile allait se fracasser contre un arbre ?
(un temps)
Je sais que vous me trouvez un peu trop grand-guignolesque, un peu outrée peut-être un peu de mauvais goût.
Vous êtes venus ici pour rire, pour m'oublier.
Eh bien riez !
Mais rassurez vous, vous ne perdez rien pour attendre.
(un temps. Un regard à la ronde)
Offrez-moi votre vie, Mesdames et Messieurs, votre douce petite vie, votre vie.
Allons ! Un bon mouvement ! Offrez moi votre précieuse petite vie, votre vie dont vous ne faites rien, votre vie qui s'écoule à ne rien faire. 
Offrez-moi votre vie...
- L'argent. (Sur la scène, s'adressant à ses deux compagnons :) Je crains que personne ici n'applaudisse. Il vaut mieux opérer nous-mêmes. 
(L'Argent, l'Amour et le Passant applaudissent.) 
- La mort. (Se retournant vers la scène, elle fait une révérence à ses collègues.) Merci, mes amis. Je vous dorloterai, je vous bercerai comme une mère, toujours, toujours...
(brusque volte-face vers le public :) 
Quant à vous...
Je vous dorloterai aussi, Mesdames et Messieurs. je vous bercerai comme une mère. 
(elle regagne la scène à reculons.) 
Toujours, toujours, toujours...
(rangés dans l'ordre sur la scène, les quatre personnages récitent)
- L'argent. L'Argent...
- L'amour. L'Amour...
- La mort. La Mort...
- Le passant. Et celui qui passe...
- Ensemble. Que meure ce monde hideux. 
Ce monde froid.
Ce monde laid. 
et nous mourrons aussi: 
nous passerons. 
nous passerons. 
Nous effacerons ce monde
(un temps.)
- Le passant. Je ne faisais que passer. 
- La mort. Personne ne m'a compris. Il est vrai que j'ai l'habitude. 
- L'amour. Personne ne m'endormira cette nuit dans ses bras. Personne ne veut de moi. Ni de mon corps sans cœur, ni de mon cœur sans corps. 
(l'Amour, le Passant et la Mort reculent vers le fond de la scène, tandis que l'Argent s'avance vers le public. Il enlève ses guenilles sous lesquelles il apparaît vêtu d'un habit impeccable. Au même moment, toute la lumière est allumée. L'Argent extrait de sa poche un chapeau claque, en fait jouer le ressort, se coiffe.) 
- L'argent. Il est temps de mettre fin à cette sinistre plaisanterie. Reprenons nos habitudes, nos chères habitudes. 
(il tire de sa poche une baguette de chef d'orchestre mais en réalité, c'est un petit fouet dont il dissimule la lanière dans la main. Il se retourne alors vers les trois personnages du fond et battant la mesure. Il conduit le chœur final. Ce chœur est exécuté de la façon suivante : le titre est dit par les deux femmes, la cote étant ensuite prononcée par le Passant. La récitation commence lentement d'une voix douce, un peu traînante, comme les litanies d'église. Puis, à partir du premier coup de fouet que fait claquer l'Argent, le chœur va s'accélérant, de façon que l'on obtienne une diction précipitée, haletante, les cinq ou six dernières cotes étant chacune ponctuées par un claquement de fouet.)

- Chœur final

Acec : quatre cent vingt
André Dumont : deux mille trente
Arbed : trois cent vingt-huit
Asahan : deux mille trois
Asturienne : mille
Azote : six cents
Brazillian : inchangé
Brufina : dix huit cents
Canadian Pacific : trois cent dix
Cockrill : quinze cent dix
Cofinindus : mille neuf cent cinquante-trois
Electrobel : deux mille cinq cents
Financière Africaine : cent soixante-quinze
Financière des caoutchoucs : quatre cent soixante-trois
Banco : huit cent soixante-quinze
Ford Motor : trois mille
Géomines : deux mille deux
Kasaï : cinq cent quarante-deux
Compagnie du Katanga : vingt-cinq mille huit cents
Kilo-Moto : sept
Nord Sumatra : cinq cent dix
Ougrée : deux mille soixante-trois
Prétrofina : trois mille neuf
Phénix Works : quatorze
Gevaert : quatre cent trente-quatre
Royal Dutch : six mille deux cents
Parts de réserve : non coté
Tanganyika : quatre cent vingt-cinq
Union Minière : quatre-vingt-douze
Vieille Montagne : cinq mille neuf
Wagons-lits : vingt-deux

 

Comme le rideau est baissé, on entend "Le chaland qui passe" chanté par Lys Gauty.

 

                               Marcel Mariën    

 


 

Marcel Mariën (1920-1993)Marcel Mariën (1920-1993) poète surréaliste belge, ami de René Magritte et de Paul Nougé, a au cours de sa vie littéraire toujours eu le sens des phrases qui ne laissent pas indifférent. 

Plusieurs qualificatifs lui furent attribués par les "biens pensants" : subversif, libre penseur, mécréant, anar.... 

En 1960 son film "L'imitation du cinéma" ne put etre diffusé à Paris, après les réactions des catholiques indignés... Mais Mariën montre la plus profonde indifférence à tant de bêtise...

Son désir permanent fut de faire réagir l'autre, de réveiller son esprit, sa conscience, éviter que les esprits s'endorment...

Dieu a aussi inventé la merde

Les conséquences de ce qu'on ne fait pas sont les plus graves

On dit plus en ne disant rien

Il n'y a aucun mérite à être quoi que ce soit

Le nez c'est l'idiot du visage

Les cannibales n'ont pas de cimetières

Qui a l'orgueil de s'être fait, il s'en faut qu'il le soit

Dieu a peur des hommes

 

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